La France est bleue comme une orange


le 14 septembre 2009 21h03 par Jacques Attali

Ce qui se passe en ce moment à France Telecom est très révélateur de l’évolution de la société française, et en particulier de son attitude à l’égard de la mort. Après les premiers suicides dans l’entreprise, on a refusé d’y voir plus qu’une succession de coïncidences,

chacun de ceux qui sont ainsi passés à l’acte ayant, disait-on, de bonnes raisons personnelles de le faire. Puis, on y a cherché des causes propres à l’entreprise, dont l’inhumanité, commençait-on à dire, expliquerait bien des désespérances, impensables ailleurs.

Désormais, on semble comprendre que les causes de ces gestes de révolte absolue sont bien plus complexes et on s’est rendu compte que notre pays ne dispose d’aucune analyse sérieuse des causes des suicides qui y ont lieu. Nous n’avons même pas de référencement exhaustif et tenu à jour permettant de les classer par sexe, âge, localisation géographique, milieu social, moyens d’action, et motivations supposée. Alors que nous disposons de tout cela pour la grippe A ou pour le vol à la tire, nous ne l’avons pas pour la décision la plus lourde, la plus désespérée qu’un etre humain puisse prendre. Parce que notre société, à la différence de plusieurs autres, veut à tout prix s’en laver les mains. Elle refuse d’accepter qu’elle en est largement responsable.

Et si dans le cas d’Orange, on semble chercher encore moins, c’est que ce qui s’y passe semble renvoyer à des causes beaucoup plus vastes qu’une entreprise. A priori, les gens qui se sont suicidés avaient peu de raisons objectives d’etre désespérés : beaucoup ne perdaient pas leur emploi, certains même n’avaient à subir qu’un déménagement limité de leur lieu de travail et d’autres voyaient seulement annoncer le départ de leur chef, sans conséquence pour eux.

En réalité, la cause est sans doute ailleurs : France télécom devient Orange. Une entreprise publique, dont les personnels étaient par nature sédentaires, devient une entreprise privée, dont les personnels sont nomades. Dans l’une, pas de pression sur les prix et une gestion humaine traditionnellement gérée avec les syndicats. Dans l’autre une pression obsessionnelle sur les couts, matériels et humains. Il peut donc arriver que quelqu’un y soit broyé s’il se laisse prendre dans l’interstice entre ces deux logiques.

Tout cela dépasse Orange, car ces deux logiques deviennent celles de la France : une nation faite de moins en moins de fonctionnaires, plongée dans un monde de plus en plus privé. Un pays, bleu comme son histoire, enraciné dans ses traditions sédentaires qui font son identité ; mais un capitalisme de plus en plus nomade, des emplois de plus en plus précaires, même au sein de l’administration. Ce choc entre la France qui veut encore, à juste titre, vivre la sérénité millénaire qui fabriqua son identité et celle qui doit, pour survivre, participer à l’aventure mondiale, ne peut que désespérer ceux à qui on demande sans précaution de franchir la ligne de démarcation entre ces deux France.

Les réconcilier, mettre l’une au service de l’autre. Faire que la France soit à la fois nomade et sédentaire, accueillante et accueillie, telle est sans doute le plus grand enjeu culturel, c'est-à-dire politique, de la prochaine décennie. Puissions-nous entendre ceux qui ont laissé leur vie pour que nous le comprenions.

j@attali.com

Article remarquable publié dans l'express.
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Commentaire :

 
Marco  
(Il y a 424 semaines, 1 jour )
ça me surprend pas. Ça me surprend pas que les cas de suicide soient ignorés et snobés, ça évite de remettre en question ce système de con dans lequel on se fait noyer comme des idiots. Nos sociétés n'en ont rien à foutre des sentiments humains. Les considérer est une «perte de temps et d'argent», ça ne rapporte pas. Les plus méchants d'entres nous se sentiront surement à l'aise dans ce chaos horrible.

rémi  
(Il y a 424 semaines, 1 jour )
un ami m'a demandé de venir lire ce texte. Je trouve qu'il reflète non seulement la France, mais également le malaise qui dévore à petit feu nos sociétés modernes où tout doit aller plus vite, sans pour autant garantir aux participants une situation meilleure. Malheureusement même, pour plusieurs, leur situation sera de moins en moins intéressantes, comprenant une augmentation de stress et de tâches. Cela dans une ambiance de moins en moins chaleureuse, humaine, car l'esprit des dirigeants étant focussé sur la demande et des ambitions fiévreuses de devenir plus grand, plus fort, plus important.

Un retour à des relations plus humaines semble dépendre d'une entente impossible, une entente planétaire. En ce moment, chacun veut plus que l'autre et chacun court comme un fou aveuglé par une lumière détournée, vers un précipice dans lequel tomberont les bras, les jambes, le corps qui soutient ces entités, c'est à dire que tomberont les humains qui tentent de rester dans cette machine fride ayant perdu tête.

Pinky  
(Il y a 424 semaines, 5 jours )
pas compliqué. La job, c'est une chose, l'employé, una autre. C'est de même qu'un chef d'entreprise voit son monde. Il se fiche bien du petit travailleur et de sa vie intérieure. Il veut une seule chose: qu'il performe.

charles65  
(Il y a 425 semaines, 3 jours )
étouffant mais vrai. Je rapporte les mots d'Alvin Toffler:
«L'avènement de l'Etat-nation industriel a entraîné une monopolisation systématique de la violence, une sublimation de la violence sous la forme du droit, et une dépendance toujours accrue de la population envers l'argent. Ces trois mutations ont donné aux élites dirigeantes des sociétés industrielles la possibilité d'utiliser de plus en plus la richesse en remplacement de la force directe, afin d'imposer leur volonté à l'évolution historique.»

«Aujourd'hui, la rapidité des mutations exige la même rapidité dans les décisions ; mais il est de notoriété publique que les luttes pour le pouvoir sont cause de lenteur dans les bureaucraties. La concurrence exige des innovations continuelles ; mais le pouvoir bureaucratique étouffe la créativité. Le nouvel environnement économique exige autant de réactions intuitives que d'analyses méticuleuses ; mais les bureaucraties veulent remplacer l'intuition par des règles mécaniques et infaillibles.»

Il évoque également plus loin que nous sommes devenus un «monde à jeter». En effet. Ça meure, ç'pas grave...


Elvira  
(Il y a 426 semaines, 1 jour )
monde déshumanisé et austère, la vie n'a plus le sens qu'elle a à la base. Pensée humaine se tenant en surface, impressionnable et stupide, sourde aux vrais mots et hypnotisée jusqu'à tuer l'essentiel en tout.